lundi 29 juin 2009

GENEALOGIE NIETZSCHEENNE DU CHRIST ET DES CHRETIENS(2)

GENEALOGIE NIETZSCHEENE DU CHRIST ET DES CHRETIENS(2)

1. LE CHRIST VU NIETZSCHE(Suite)

D’après l’Aurore de Nietzsche[1], un christianisme, probe et juste, a toujours analysé les écrits de ses exégètes avec perspicacité. Ceux-ci, que ce soit au niveau de la dogmatique ou encore au niveau de la science exégétique proprement dite, ne manquent pas d’audace, mais sont parfois dans l’embarras devant le caractère sacré de l’Ecriture. Cette argumentation qui ne tient pas la route, offusque le philologue Nietzsche qui s’insurge contre les prédicateurs protestants en relevant « la façon grossière dont (ceux-ci) exploite(nt) le fait que personne ne peut (leur) répondre, la manière dont (ils) déforme(nt) et accommode(nt) la bible[2]… »

Quel statut a l’Ancien Testament dans le judaïsme et dans le christianisme ? Pour les chrétiens, selon Nietzsche, partout dans l’Ancien Testament, il n’est question que du Christ et rien d’autre, alors que les Juifs ont une autre lecture. Par exemple, la croix est un symbole central chez les premiers, tandis que les autres ont d’autres symboles, comme le bois, la verge, l’échelle, le rameau…Tous ces derniers symboles, pense Nietzsche, ne renvoient pas tous au Christ exclusivement. Il va même narguer les interprétations christiques comme celles des bras étendus de Moïse, tout comme les lances où rôtissait l’Agneau pascal. N’est-ce pas les dérives de l’exégèse allégorique qui ont fait le bonheur des chrétiens, pendant un certain temps ?

Le fait de parler en images, nous voulons dire en paraboles, apparaît chez Nietzsche, comme une caractéristique propre du christianisme et du judaïsme. Dans le paysage judaïque, affirme-t-il, « un Jésus-Christ ne pouvait être possible[3]. » Ce paysage, Nietzsche le caricature « comme la sombre et sublime nuée d’orage de Jehova en colère.[4] » Ici, nous relevons deux choses : la nuée qui personnifie la présence de Dieu d’une part, et de l’autre, la colère de Dieu ; le dieu de l’Ancien Testament qui est présenté parfois comme le Dieu des armées, qui se met en colère parfois, de façon violente dans l’histoire et punit les pécheurs. Les adjectifs « sombre et sublime » expriment ce contraste entre la colère et les grandes œuvres de Dieu, qui sont sublimes. Pour ce maître de la métaphore qu’est Nietzsche, le Christ vient égayer le ciel obscur, « comme un miracle de l’amour, comme un rayon de la grâce la plus imméritée.[5] » Quelle belle pluie d’images ! Nietzsche voit le Christ comme « un rêve d’arc-en-ciel[6] » ; son incarnation comme « une échelle céleste sur laquelle Dieu descendait vers les hommes[7] » En un mot, il était l’exception dans cette grisaille.

Un autre texte majeur où Nietzsche parle du Christ, est tiré de l’Antéchrist[8] n°39. Il nous raconte la véritable histoire du Christianisme. Dans un passage précédent Nietzsche avait soutenu que le premier chrétien était St Paul. Ici, dans ce texte, il se rétracte pour affirmer qu’il n’y a eu qu’un seul chrétien, Jésus-Christ, et ce seul chrétien est mort sur la croix. Jésus est aux yeux de Nietzsche un évangile. Après lui, tout ce qui est appelé évangile est un dysangelium, un kataévangélium, une mauvaise nouvelle. Puis Nietzsche s’en prend à St Paul, l’auteur qui a fait du salut par la foi, le signe distinctif du chrétien. Nietzsche argumente, en nous disant que seul le Jésus-Christ a vécu en chrétien. Nous reviendrons sur cette affirmation qu’il n’y a jamais eu de chrétiens, quand nous aborderons la question de la généalogie nietzschéenne des chrétiens.

Dans le même ouvrage[9] au numéro 41, Nietzsche trouve absurde l’idée selon laquelle Dieu a donné son fils, en sacrifice, pour le pardon des péchés. L’idée de sacrifice, surtout du sacrifice expiatoire, est répugnante, selon notre généalogiste. Il s’agit pour lui d’une régression vers le paganisme. L’exégète Nietzsche dit que Jésus-Christ a aboli le péché, nié l’abîme entre Dieu et l’homme. Jésus-Christ est le seul qui ait vécu cette unicité entre Dieu et l’homme, et cela était une bonne nouvelle. En théologien, Nietzsche évacue de la question du salut, le jugement et la parousie, la mort par le sacrifice et la résurrection. Or, il semble que pour lui, la béatitude soit la seule réalité de l’évangile.

Après la lecture de ces textes majeurs sur la généalogie nietzschéenne du Christ, il nous reste à découvrir d’autres aspects de ce personnage unique, au travers de textes secondaires.

Nietzsche écrit dans un chapitre sur la vie religieuse d’Humain trop humain[10] I, que le Christ s’est pris pour le célèbre fondateur du christianisme, ou encore pour le fils de Dieu incarné, ou encore pour une personne exempte du péché. Ensuite Nietzsche affirme que l’Antiquité fourmille de fils de Dieu. Cette idée est, de nos jours, partagée par Paul Diel, quand il écrit : « Tout homme est symboliquement ‘fils de dieu’. Mais aucun homme et aucun dieu ne peut être à la fois dieu et entièrement homme. Même réellement existant, un Dieu tout puissant ne pourrait faire pareil miracle[11]. » Nietzsche et Diel sont d’accord pour affirmer qu’un homme-dieu ne peut être parfaitement homme, car, « un homme qui serait Dieu ne serait pas un homme comme tous les autres hommes[12]. »

Toujours dans Humain trop humain I, au chapitre intitulé « caractères de haute et basse civilisation », le Christ est vu, par Nietzsche, comme celui qui a freiné la production de la grande intelligence[13]. Nietzsche le voit aussi comme l’homme le plus noble[14], dans Humain trop humain I. Dans la seconde partie, au chapitre « opinions et sentences mêlées »au numéro 96, notre généalogiste parle du christianisme accompli qui consiste à réaliser la vertu et la perfection. Mais pour lui, le psychologue et le chrétien sont en désaccord pour qui concerne l’amour des ennemis. Pour Nietzsche, toutes les promesses du Christ telles que « soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » ou encore celle-ci « la vie terrestre et une vie bienheureuse » sont des erreurs[15].

A propos de la justice terrestre, Nietzsche soutient que le fondateur du christianisme veut supprimer cette religion et « extirper du monde le jugement et la punition[16].» Si nous remontons à un texte au dessus, le Christ est présenté comme le plus pieux de tous les hommes, et a laissé échappé cette parole amère : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné [17]? » L’abandon du Christ semble une situation pleine d’amertume chez Nietzsche. Mais ce verset du Psaume n’est que le premier, et est un psaume plein de confiance ; le psalmiste finit dans la pleine confiance en Dieu : « Et tu m’as réponds et je proclame ton nom parmi mes frères, je te loue en pleine assemblée. »

A la page suivante, Nietzsche voit Jésus-Christ comme un Sauveur et un Médecin[18]. « Le fondateur du christianisme, écrit-il, est médecin de l’âme ». Il avait de graves défauts et de grands préjugés, ajoute-t-il. Il utilisait des méthodes brutales pour lutter contre le péché. Ensuite Nietzsche considère Socrate comme supérieur au Christ, le fondateur du christianisme, par « sa joyeuse façon d’être sérieux et par cette sagesse pleine espièglerie qui est le plus bel état d’âme de l’homme[19]. » Il est aussi plus intelligent, ajoute-t-il.

La vengeance chrétienne contre Rome est un chapitre d’Aurore, au livre premier, numéro 71. Nietzsche montre comment dans la généalogie des chrétiens, ceux-ci ont pris leur revanche sur les païens et, depuis Constantin, n’ont plus lâché prise. Le Messie que Nietzsche présente comme « le juif crucifié », « le symbole du salut », apparaît comme la plus profonde dérision, en face des préteurs romains[20]. Un peu plus loin, notre généalogiste revient à la charge dans le chapitre « la connaissance de celui qui souffre ». Au livre deuxième d’Aurore, Nietzsche pense que le Christ est clairvoyant sur lui-même[21]. Cette clairvoyance n’a pas empêché Nietzsche de commettre des erreurs.

Au livre troisième du Gai Savoir, au numéro 138, Nietzsche parle de l’erreur du Christ. Celle-ci consiste à soutenir que « rien ne faisait souffrir davantage les hommes que leurs péchés.[22] » Son erreur, c’est de se sentir sans péché. Nietzsche ajoute qu’il manquait d’expérience. Son âme d’être de pitié était un grand mal. Finalement au n° 140, Nietzsche reproche au Christ de n’avoir pas eu un sens assez subtil, car il était juif[23].

Fin de cette partie

Publié par Dr AKE Patrice Jean, ce 29 juin 2009 dans http://pakejean16.spaces.live.com à 19h16


[1] NIETZSCHE(Friedrich).- Aurore. Livre premier n° 84, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 1018

[2] NIETZSCHE(Friedrich).- Aurore. Livre premier n° 84, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 1018

[3] NIETZSCHE(Friedrich).- Le Gai Savoir. Livre troisième n° 137, dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 137

[4] NIETZSCHE(Friedrich).- Le Gai Savoir. Livre troisième n° 137, dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 137

[5] NIETZSCHE(Friedrich).- Le Gai Savoir. Livre troisième n° 137, dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 137

[6] NIETZSCHE(Friedrich).- Le Gai Savoir. Livre troisième n° 137, dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 137

[7] NIETZSCHE(Friedrich).- Le Gai Savoir. Livre troisième n° 137, dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 137

[8] NIETZSCHE(Friedrich).- L’Antéchrist n° 39 dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 1072

[9] NIETZSCHE(Friedrich).- L’Antéchrist n° 41 dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 1075

[10] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain I, « la vie religieuse », n° 144, dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), pp. 524-525

[11] DIEL(Paul).- Le symbolisme dans la Bible. L’universalité du langage symbolique et sa signification psychologique. (Paris, Payot, 1975), p. 36

[12] DIEL(Paul).- Le symbolisme dans la Bible. L’universalité du langage symbolique et sa signification psychologique. (Paris, Payot, 1975), p. 36

[13] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain I, « caractères de haute et basse civilisation », n° 235, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 567

[14] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain II, Coup d’œil sur l’Etat n° 475, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 652

[15] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain II, Opinions et sentences mêlées » n° 96, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 734

[16] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain II, le voyageur et son ombre n° 81, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 865

[17] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain II, le voyageur et son ombre n° 81, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 865

[18] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain II, le voyageur et son ombre n° 83, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 866

[19] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain II, le voyageur et son ombre n° 86, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 868

[20] NIETZSCHE(Friedrich).- Aurore, livre premier n° 71, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 1010

[21] NIETZSCHE(Friedrich).- Aurore, livre deuxième n° 114, dans Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 1037

[22] NIETZSCHE(Friedrich).- Aurore, livre troisième n° 138, dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 138

[23] NIETZSCHE(Friedrich).- Aurore, livre troisième n° 140, dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 138

samedi 27 juin 2009

GENEALOGIE NIETZSCHEENNE DU CHRIST ET DES CHRETIENS1

GENEALOGIE NIETZSCHEENNE DU CHRIST ET DES CHRETIENS1

Par Dr AKE Patrice Jean, Maître-assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody, pakejean@yahoo.fr

INTRODUCTION(Suite)

Un chapitre de ce travail reviendra sur la présentation complète de la méthode généalogique. Toutes les citations du texte biblique se feront à partir de la traduction œcuménique de la bible. Pour l’heure, intéressons-nous à l’objet de notre recherche, « le Christ et les chrétiens ». Notre problématique voudrait tenir dans la contraction suivante : « Jésus-Christ n’est pas venu abolir le mythe, mais l’accomplir. On ne doit pas commencer par nier l’existence du mythe dans l’Evangile, écrit Eboussi Boulaga[1]. » Le mythe, poursuit ce philosophe et théologien africain, est au-delà de l’alternative de la bonne et de la mauvaise foi, de la vérité ou de l’erreur, de la véracité ou du mensonge[2]. C’est de ce point de vue que nous avons voulu relire le Christ et les chrétiens selon Nietzsche, c’est-à-dire, expliciter et fonder une critique et une reprise nietzschéenne de cette approche.

A la suite d’Eboussi Boulaga[3], nous remarquons que l’Evangile commence par la généalogie, une méthode chère à Nietzsche. Jésus-Christ n’est pas l’individu seul. Il se caractérise par le lien qui l’unit à d’autres hommes, par la solidarité avec les membres de la même tribu ou du même lignage. L’histoire est une succession de générations. Chacun hérite des promesses et des bénédictions accordées aux ancêtres, de même que des grâces et des fautes de la précédente. En s’insérant dans cette continuité, l’homme se découvre comme tâche. Il se reçoit, mais il doit aussi transmettre, il est à la fois terme et commencement : les fils deviennent père à leur tour. Et Eboussi Boulaga d’ajouter, « la personne est parfaitement elle-même quand elle est présence de ce qui n’est plus et de ce qui n’est pas encore, quand elle accomplit et annonce tout ensemble[4]. » Elle se réalise conformément aux figures anciennes, mieux elle les actualise, les renouvelle, fait-il remarquer. Puisque faire la généalogie de Jésus, c’est utiliser la méthode de Nietzsche pour connaître ce personnage unique, nous en venons à la première partie de ce texte : le Christ vu par Nietzsche.

1. LE CHRIST VU PAR NIETZSCHE

Nous utiliserons notre auteur dans ses œuvres complètes en 2 volumes, parus aux éditions Robert Laffont dans la collection Bouquin pour toutes nos citations. Dans un passage d’un ouvrage de David F. Strauss intitulé Der alte und deu neue Glaube que Nietzsche reprend, le Jésus-Christ est vu comme un vieux anachorète et un saint d’autrefois. Selon Nietzsche, citant Strauss, « Jésus devrait être présenté comme un exalté qui, de nos jours, échapperait difficilement à l’asile, et l’anecdote de la résurrection du Christ mériterait d’être qualifiée de « christianisme historique[5]. » Nietzsche laisse passer pour une fois cette estocade, pour s’en prendre à son auteur lui-même. Il stigmatise sa lâcheté naturelle, son philistinisme et son agressivité : il conclut en le traitant de généalogiste du singe. Quittons l’insulte pour l’argument.

Le Christ est cité pour la seconde fois par Nietzsche dans Humain trop Humain I. Il est question ici de sa mort et de sa passion et de ceux que cette situation plonge dans la mélancolie et dans la tristesse. Ces hypocondres chrétiens, comme Nietzsche les appelle, sont des malades, parce qu’il s’agit de personnes seules, en proie à l’émotion religieuse[6].

Lorsqu’il s’en prend au génie et à l’idéal de l’Etat, Nietzsche loue le Christ comme celui qui a « le cœur le plus ardent[7] ». Mais Nietzsche déconstruit aussitôt cette figure car Jésus-Christ lui apparaît comme celui qui « encouragea l’abêtissement des hommes, se mit du côté des pauvres d’esprit et freina la production de la grande intelligence[8]. » Contre figure du Christ, Nietzsche propose la figure du « sage parfait[9]. »

A propos de la question du jugement, Nietzsche reprend une injonction du Christ dans l’Evangile de Matthieu : « Ne vous posez pas en juges, afin de n’être pas jugés ; car la façon dont vous jugez qu’on vous jugera, et c’est dans la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous[10]. » Ce passage que Nietzsche va tronquer volontairement, va lui servir d’argument dans un texte de Humain trop Humain II, au chapitre sur les opinions et sentences mêlées, au numéro 33. Le texte a pour titre « vouloir être juste et vouloir être juge ». Nietzsche s’extasie devant la morale de Schopenhauer qu’il considère comme le cerveau philosophique par excellence. S’interrogeant sur la responsabilité devant le péché, notre généalogiste soutient que personne n’est responsable. Il préconise alors de ne point juger, et de ne point accuser l’individu. Nous baignons alors dans l’innocence du devenir. Chez Nietzsche, celui qu’on doit accuser, ce n’est pas l’homme, mais Dieu. En effet, écrit-il, « que ce soit donc Dieu le pécheur et l’homme son sauveur[11]. »

Le texte « comédie et bonne foi des croyants » du chapitre « opinions et sentences mêlés » de Humain trop humain II, prolonge la réflexion du texte précédent. Nietzsche nous parle du livre qui parle du christ, comme d’un livre qui relate avec abondance et candeur, de ce qui peut faire du bien à tous les hommes, c’est-à-dire « la ferveur bienheureuse et exaltée, prête au sacrifice et à la mort, dans la foi et la contemplation de la vérité (chrétienne)[12]. » Comparé aux livres de science, la bible fait piètre figure, pour Nietzsche. Il ajoute qu’il est un livre pour gens obscurs, pour des pauvres d’esprit. Au final, Nietzsche écrit que la bible n’est pas un joyeux message, sinon, la vérité biblique se serait imposée d’elle-même ; elle n’a pas besoin d’entêtement. Voilà pourquoi Nietzsche annonce la naissance d’une nouvelle bible. Il conclut en disant que Jésus-Christ a manqué son entreprise d’évangélisation.

Après cette présentation du Christ dans Humain trop humain, Nietzsche poursuit son analyse dans Aurore[13]. Le texte sur le premier chrétien ne parle pas essentiellement du Christ, mais de Paul, « une des âmes les plus ambitieuses et des plus importunes, bref un esprit aussi plein de superstition, que d’astuce » et de la bible, « production littéraire du St Esprit,…un livre qui permet à l’homme de s’édifier, pour trouver à sa propre misère, grande ou petite, un mot de consolation. Ici, le Christ de Nietzsche est le fondateur d’une « petite secte juive », « mort en croix » qui « rencontre Paul avec la gloire de Dieu sur son visage », « persécuté par Paul », ce que Nietzsche considère comme une absurdité. Jésus-Christ est mort sur la croix, « une mort ignominieuse ». Nous lisons une affirmation catastrophique de Nietzsche : « Dieu n’aurait jamais pu décider la mort du Christ si l’accomplissement de la loi avait été possible sans cette mort ».

Nous voudrions revenir sur cette exégèse tendancieuse du texte de St Paul aux Galates : « Des gens désireux de se faire remarquer dans l’ordre de la chair, voilà les gens qui vous imposent la circoncision. Leur seul but est de ne pas être persécutés à cause de la croix du Christ ; car, ceux-là même qui se font circonscrire n’observent pas la loi…Pour moi, non jamais d’autre titre de gloire que la croix de notre Seigneur Jésus-Christ ; par elle, le monde est crucifié pour moi, comme moi pour le monde[14]. » Nietzsche a très mal comprit ce passage quand il qualifie Paul d’ « apôtre de l’anéantissement de la loi [15]»

L’apôtre Paul dans l’introduction à cette lettre, avait proclamé : le Christ, par sa mort, délivre les hommes du monde mauvais[16]. Pour conclure il affirme : le Christ, par sa croix, introduit les hommes dans une création nouvelle. En opposant celle-ci au monde ancien, st Paul montre une dernière fois aux Galates ce qui les sépare radicalement de ses adversaires. Ceux-ci sont du monde ancien : en prêchant la circoncision, ils cherchent à l’abri de la persécution et à s’enorgueillir du succès de leur propagande religieuse ; leur sécurité et leur fierté sont celles d’un monde « charnel », refermé sur lui-même et séparé de son Créateur. St Paul, au contraire, ne tire sa joie et son assurance que de la croix du Christ, car, c’est elle seule, qui le libère totalement ; elle lui donne d’échapper à l’attrait asservissant du monde qui désormais est mort pour lui ; elle lui donne d’échapper au souci d’assurer la sécurité de son moi charnel qui a été crucifié avec le Christ. Pour l’apôtre, il s’agit uniquement de recevoir la grâce du Christ et d’être ainsi introduit dans la nouvelle création, afin d’y vivre pour Dieu, en union à son Fils ressuscité.

A suivre…

Comment citer cet article :

Dr AKE Patrice Jean, Maître-assistant de Philosophie à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody « Généalogie nietzschéenne du Christ et des chrétiens1 » publié dans http://pakejean16.spaces.live.com ce samedi 26 juin 2009 à 18H


[1] EBOUSSI BOULAGA(Fabien).- Christianisme sans fétiche. Révélation et domination. (Paris, Présence Africaine 1981), p. 128

[2] EBOUSSI BOULAGA(Fabien).- Christianisme sans fétiche. Révélation et domination. (Paris, Présence Africaine 1981), p. 128

[3] EBOUSSI BOULAGA(Fabien).- Christianisme sans fétiche. Révélation et domination. (Paris, Présence Africaine 1981), p. 129

[4] EBOUSSI BOULAGA(Fabien).- Christianisme sans fétiche. Révélation et domination. (Paris, Présence Africaine 1981), p. 129

[5] NIETZSCHE(Friedrich).- Considérations Inactuelles I. David Strauss, le Confesseur et l’écrivain 7 dans les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 179

[6] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain I. Pour servir à l’histoire des sentiments moraux n° 47 dans les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 473

[7] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain I. Caractères de haute et basse civilisation n° 235 dans les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 567

[8] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain I. Caractères de haute et basse civilisation n° 235 dans les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 567

[9] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain I. Caractères de haute et basse civilisation n° 235 dans les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 567

[10] Mt7,1-2 traduction œcuménique de la Bible

[11] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain II. Opinions et sentences mêlés n° 33 dans les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), pp. 718-719

[12] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain trop humain II. Opinions et sentences mêlés n° 98 dans les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 735

[13] NIETZSCHE(Friedrich).- Aurore livre premier n° 68 les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 1007

[14] Galates 6,12ss…

[15] NIETZSCHE(Friedrich).- Aurore livre premier n° 68 les Œuvres Complètes I, (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 1008

[16] Rm1,4

jeudi 25 juin 2009

GENEALOGIE NIETZSCHENNE DU CHRIST ET DES CHRETIENS

GENEALOGIE NIETZSCHEENNE DU CHRIST ET DES CHRETIENS

Par Dr AKE Patrice Jean, Maître-assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody, pakejean@yahoo.fr

INTRODUCTION

Cet article a pour titre « Généalogie nietzschéenne du Christ et des chrétiens ». Titre surprenant peut-être, mais pas pour les habitués de l’Evangile. Quand nous ouvrons par exemple celui de St Mathieu, nous trouvons écrit comme titre du premier chapitre « Généalogie de Jésus-Christ[1] » Ce texte a un correspondant synoptique en Luc[2]. Ici, le mot généalogie renvoie  aux origines de Jésus-Christ, à la genèse de Jésus-Christ. En calquant le mot généalogie sur celui qui commence le récit de la descendance du premier homme – voici le livre de la généalogie d’Adam[3], Mt suggère que Jésus, en ouvrant le titre d’une nouvelle généalogie, prend la place d’Adam[4]. Cependant l’histoire rapportée ici est celle, non de sa descendance, mais de son ascendance : en Jésus, l’histoire passée d’Israël trouve son sens. Cependant quel rapport, à ce niveau, pouvons-nous établir entre la généalogie de Mt avec celle de Lc ?

Dans le passage de St Lc, Jésus semble avoir été reconnu comme fils de David par quelques-uns de ses contemporains[5]. Il est proclamé tel par la prédication apostolique[6], et par une très ancienne confession de foi[7]. La généalogie de Mt et celle de Lc exposent cette descendance davidique de Jésus qui fonde sa légitimité messianique. Bien que Mt et Lc rapportent la naissance virginale de Jésus, ils présentent l’un et l’autre sa généalogie par Joseph, car l’A.T. n’établit jamais la descendance que par les hommes.

Les deux généalogies sont différentes et assez artificielles, comme le sont souvent les généalogies de l’époque. Elles se rencontrent sur les pères d’Abraham à David, sur Salathiel et Zorobabel au retour de l’exil, et sur Joseph père de Jésus. Mt compte 3×14 (=42) générations d’Abraham à Jésus, en passant par les rois de Juda ; Lc en compte 11×7 (=77) de Jésus à Adam, sans nommer d’autre roi que David.

A la différence de Mt qui place la généalogie de Jésus au début de son livre, Lc ne veut indiquer la descendance humaine de Jésus qu’après avoir rapporté sa filiation divine[8]. Il tient à rattacher Jésus à Adam, et non à Abraham, pour marquer son lien à l’humanité tout entière[9]. Il ne mentionne aucun roi entre David et Salathiel, mais plutôt des noms de prophètes, sans doute par réaction contre le messianisme temporel. Quand Nietzsche décide de parler de généalogie de Jésus-Christ et des chrétiens, que veut-il faire ?

Généralement, du grec genealogein, le mot généalogie, comme notion philosophique[10]signifie raconter les origines. Il suppose un type de savoir déterminé par le sens et la valeur des groupes familiaux pour la constitution de l’univers social, d’où le prolongement de l’intérêt d’établir aussi la généalogie tant des dieux immortels que des héros immortalisés dans le domaine mythologique. A ce titre la Théogonie d’Hésiode est une généalogie. Cette généalogie des dieux sert à comprendre la généalogie des êtres dans les divers domaines du réel. Le français va être l’héritier de la genealogia grecque grâce à la médiation du bas latin. Tout en maintenant dans la langue courante sa signification générale de suite d’ancêtres établissant une filiation, le terme généalogie désigne depuis le XVIIè siècle, la science auxiliaire de l’histoire s’occupant du dénombrement des ancêtres d’une famille ou d’un individu. Nous n’allons pas aborder le sens de la notion de généalogie chez Darwin dans le cadre de cet article, mais aller directement chez Nietzsche. Quel sens ce dernier philosophe cité accorde-t-il au mot généalogie, surtout dans l’ouvrage qu’il a appelé Généalogie de la Morale?

Dans l’introduction à l’ouvrage Généalogie de la morale, Henri Albert[11] pense que la définition du mot généalogie n’est pas aussi explicite. L’auteur souligne que la généalogie questionne moins l’avenir que le passé de la morale, son origine et son histoire encore mal éclaircies et enracinées dans un sous-sol ténébreux. La généalogie questionne reconstitue l’ascendance de la morale. Il convient d’approfondir cette idée : quelle est véritablement la méthode généalogique ?

Eric Blondel[12] que nous avons consulté sur la question considère la notion de généalogie comme une problématique développée par Nietzsche. Le but de sa pensée, poursuit notre commentateur, c’est la recherche de nouvelles voies pour la culture, contrepartie d’une critique de la culture dominante, la culture platonico-chrétienne. Dans cette perspective, Nietzsche met en cause les idéaux de cette culture, tels qu’ils se traduisent dans une morale, une science, une religion, une philosophie, des conceptions politiques dominantes pendant plus de vingt siècles : il cherche à en établir l’unité sous ces diverses manifestations et la permanence tout au long d’une histoire bimillénaire. La méthode généalogique n’est pas une originalité nietzschéenne, mais elle prend sa source dans la tradition platonicienne.

Poursuivant son analyse, après avoir dégagé la généalogie de ses sources platoniciennes, kantiennes et schopenhaueriennes, Blondel arrive à dire que la généalogie est une hétérologie. D’où son ambigüité, son impossibilité, qui sont celles, radicalement de la pensée de Nietzsche comme pensée de la culture et du corps. La généalogie se développe alors comme une histoire naturelle, une psychologie, une interprétation-philologie et une évaluation.

A suivre…

Comment citer cet article :

Dr AKE Patrice Jean, Maître-assistant de Philosophie à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody « Généalogie nietzschéenne du Christ et des chrétiens » publié dans http://pakejean16.spaces.live.com ce Jeudi 25 juin 2009 à 19H20


[1] Mt 1,1-17 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[2] Lc 3, 23-38, selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[3] Gn 5, 1, selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[4] Lc3, 38 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[5] Mc 10,47-48 ; 11,10 et par. Selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[6] Ac 2,29-32 ; 13,22-23 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[7] Rm 1,3-4 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[8] Lc1, 35 ; 3,22 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[9] Ac17, 26.31 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[10] BAUER(Edgar).- « généalogie » dans Dictionnaire des notions philosophiques. Encyclopédie philosophique Universelle. Tome I, (Paris, PUF, 1990), pp. 1044 à 1046

[11] ALBERT(Henri).- Introduction à La généalogie de la Morale dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 741

[12] BLONDEL(Eric).- « La question de la généalogie » dans L’univers philosophique. Encyclopédie Philosophique Universelle 1, (Paris, PUF 1989), p. 715

vendredi 5 juin 2009

PENTECOTE 2009

PENTECOTE 2009

Père AKE Patrice Jean, Vice-président de l’UCAO-UUA

          Nous célébrons aujourd’hui la Solennité de la Pentecôte, au terme des fêtes pascales. Le récit de cet événement, que nous avons écouté dans la première lecture, est rapporté par saint Luc, dans le deuxième chapitre des Actes des Apôtres. La première chose à retenir de ce texte est celle-ci : Jérusalem est la ville du don de l'Esprit : elle n'est pas seulement la ville où Jésus a institué l'Eucharistie, la ville où il est ressuscité, elle est aussi la ville où l'Esprit a été répandu sur l'humanité. A l'époque du Christ, la Pentecôte juive était très importante : c'était la fête du don de la loi, l'une des trois fêtes de l'année pour lesquelles on se rendait à Jérusalem en pèlerinage. La première ligne du texte d'aujourd'hui nous le rappelle : « Quand arriva la Pentecôte, ils se trouvaient réunis tous ensemble».

          Bien sûr, Luc ici parle des disciples ; mais la suite du texte dit bien que la ville de Jérusalem grouillait de monde venu de partout, des milliers de juifs pieux venus parfois de très loin : « il y avait, séjournant à Jérusalem, des juifs fervents issus de toutes les nations qui sont sous le ciel »... On est donc très nombreux à Jérusalem l'année de la mort de Jésus : j'ai dit intentionnellement « la mort » de Jésus, sans parler de sa résurrection ; car celle-ci pour l'instant est restée confidentielle. Ces gens venus de partout n'ont probablement jamais entendu parler d'un certain Jésus de Nazareth ; cette année-là est comme toutes les autres, cette fête de Pentecôte sera comme toutes les autres. Mais déjà, ce n'est pas rien ! On vient à Jérusalem dans la ferveur, la foi, l'enthousiasme d'un pèlerinage pour renouveler l'Alliance avec Dieu.

          Pour les disciples, bien sûr, cette fête de Pentecôte, cinquante jours après la Pâque de Jésus, celui qu'ils reconnaissent comme « Christ », c'est-à-dire « Messie », celui qu'ils ont vu entendu, touché... après sa résurrection... cette Pentecôte ne ressemble à aucune autre ; pour eux plus rien n'est comme avant... Ce qui ne veut pas dire qu'ils s'attendent à ce qui va se passer !

          Pour bien nous faire comprendre ce qui se passe, Luc nous le raconte ici, dans des termes qu'il a de toute évidence choisis très soigneusement pour évoquer au moins trois textes de l'Ancien Testament : ces trois textes, ce sont premièrement le don de la Loi au Sinaï ; deuxièmement une parole du prophète Joël ; troisièmement l'épisode de la tour de Babel ...

          Commençons par le Sinaï : les langues de feu de la Pentecôte, le bruit « pareil à celui d'un violent coup de vent » suggèrent que nous sommes ici dans la ligne de ce qui s'était passé au Sinaï, quand Dieu avait donné les tables de la loi à Moïse ; on trouve cela au livre de l'Exode (chap. 19) : « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d'un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne. La montagne du Sinaï n'était que fumée, parce que le Seigneur y était descendu dans le feu ; sa fumée monta comme le feu d'une fournaise, et toute la montagne trembla violemment ... Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre ».

          En s'inscrivant dans la ligne de l'événement du Sinaï, Saint Luc veut nous faire comprendre que cette Pentecôte, cette année-là, est beaucoup plus qu'un pèlerinage traditionnel : c'est un nouveau Sinaï ; comme Dieu avait donné sa loi à son peuple pour lui enseigner à vivre dans l'Alliance, désormais Dieu donne son propre Esprit à son peuple... et là on réentend les paroles d'Ezéchiel par exemple : « Je mettrai en vous mon propre esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes...vous serez mon peuple et je serai votre Dieu ». Désormais la loi de Dieu (qui est le seul moyen de vivre vraiment libres et heureux, il ne faut pas l'oublier) désormais cette loi de Dieu est écrite non plus sur des tables de pierre mais sur des tables de chair, le cœur de l'homme.

          Deuxièmement, Luc a très certainement voulu évoquer une parole du prophète Joël : on la trouve au chapitre 3 : « Je répandrai mon esprit sur toute chair », dit Dieu (« toute chair » c'est-à-dire tout être humain) : l'énumération des nationalités représentées à Jérusalem cette année-là et la précision qu'il s'y trouvait « des juifs, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel » nous montrent que la prophétie de Joël est accomplie.

          Troisièmement, l'épisode de Babel : vous vous souvenez de l'histoire de Babel : en la simplifiant beaucoup, on peut la raconter comme une pièce en deux actes : Acte 1, tous les hommes parlaient la même langue : ils avaient le même langage et les mêmes mots. Ils décident d'entreprendre une grande œuvre qui mobilisera toutes leurs énergies : la construction d'une tour immense... Acte 2, Dieu intervient pour mettre le holà : il les disperse à la surface de la terre et brouille leurs langues. Désormais les hommes ne se comprendront plus... Nous nous demandons souvent ce qu'il faut en conclure ?... Si on veut bien ne pas faire de procès d'intention à Dieu, impossible d'imaginer qu'il ait agi pour autre chose que pour notre bonheur... Donc, si Dieu intervient, c'est pour épargner à l'humanité une fausse piste : la piste de la pensée unique, du projet unique ; quelque chose comme « mes petits enfants, vous recherchez l'unité, c'est bien ; mais ne vous trompez pas de chemin : l'unité n'est pas dans l'uniformité ! La véritable unité de l'amour ne peut se trouver que dans la diversité. Et si la création vous est confiée, c'est pour développer non pas un seul projet en un seul point de l'univers, mais d'innombrables projets dans la diversité de vos richesses et de votre imagination créatrice. ».
Le récit de la Pentecôte chez Luc s'inscrit bien dans la ligne de Babel : à Babel, l'humanité apprend la diversité, à la Pentecôte, elle apprend l'unité dans la diversité : désormais toutes les nations qui sont sous le ciel entendent proclamer dans leurs diverses langues l'unique message : les merveilles de Dieu.

          Ce message est parvenu dans nos oreilles à l’UCAO-UUA. Nous aussi avons reçu l’Esprit-Saint au Baptême. Puissions-nous entendre cette langue universelle de l’amour. Le commandement de nous aimer les uns les autres est simple, mais parfois difficile. Cependant, il est en notre pouvoir. Par la présence de l’Esprit Saint en nous, tendons nos mains aux autres que nous n’aimons pas assez. A la suite de St Paul dans la deuxième lecture, abandonnons les tendances de la chair pour celles de l’Esprit. Imitons le Christ qui est amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, humilité et maîtrise de soi. Soyons des témoins du Christ, car désormais nous sommes en première ligne, grâce à l’Esprit Saint qui nous est donné.

          En cette fête de l’Esprit et de l’Eglise, rendons grâce à Dieu pour avoir donné à son peuple choisi et formé parmi toutes les nations, le bien inestimable de la paix, de sa paix ! Dans le même temps, nous renouvelons la prise de conscience de la responsabilité qui est liée à ce don : la responsabilité de l’Eglise d’être constitutionnellement signe et instrument de la paix de Dieu pour tous les peuples. L’UCAO-UUA a cherché à se faire l’intermédiaire de ce message en décernant un prix de paix et de solidarité au Président de la République. Mais ce n’est pas seulement à cet événement « au sommet » que l’on doit penser. L'Eglise réalise son service à la paix du Christ en particulier à travers sa présence et son action ordinaire parmi les hommes, avec la prédication de l'Evangile et avec les signes d'amour et de miséricorde qui l'accompagnent (cf. Mc 16, 20).

          Parmi ces signes, il faut naturellement souligner principalement le Sacrement de la réconciliation, que le Christ ressuscité institua au moment même où il fit don aux disciples de sa paix et de son Esprit. Comme nous l'avons entendu dans la page évangélique, Jésus souffla sur les apôtres et dit: « Recevez l'Esprit Saint. Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus » (Jn 20, 21-23). Comme le don de la réconciliation, qui n'est malheureusement pas suffisamment compris, est important, car il pacifie les cœurs! La paix du Christ ne se diffuse qu'à travers des cœurs renouvelés d'hommes et de femmes réconciliés et devenus serviteurs de la justice, prêts à diffuser la paix dans le monde grâce à la seule force de la vérité, sans jamais faire de compromis  avec  la  mentalité  du monde, car le monde ne peut pas donner la paix du Christ:  voilà comment l'Eglise peut-être le ferment de cette réconciliation qui vient de Dieu. Elle ne peut l'être que si elle reste docile à l'Esprit et rend témoignage à l'Evangile, que si elle porte la Croix comme Jésus et avec lui. C'est précisément ce dont témoignent les saints et les saintes de chaque époque!

          Chers frères et sœurs, à la lumière de cette Parole de vie, que la prière que nous élevons aujourd'hui à Dieu en union spirituelle avec la Vierge Marie devienne encore plus fervente et intense. Que la Vierge de l'écoute, la Mère de l'Eglise, obtienne pour nos communautés et pour tous les chrétiens une effusion renouvelée de l'Esprit Saint Paraclet. " Envoie ton Esprit, tout sera à nouveau créé et tu renouvelleras la face de la terre". Amen!

Veillée pascale 2008 UCAOUUA17

mardi 24 février 2009

MESSAGE DE SA SAINTETE LE PAPE BENOIT XVI POUR LA CAREME 2009

"Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim" (Mt 4, 1-2)

Chers frères et sœurs !

Au commencement du Carême, qui constitue un chemin d’entraînement spirituel intense, la Liturgie nous propose à nouveau trois pratiques pénitentielles très chères à la tradition biblique et chrétienne – la prière, l’aumône et le jeûne – pour nous préparer à mieux célébrer la Pâque et faire ainsi l’expérience de la puissance de Dieu qui, comme nous l’entendrons au cours de la Veillée Pascale, « triomphe du mal, lave nos fautes, redonne l’innocence aux pécheurs, la joie aux affligés, dissipe la haine, nous apporte la paix et humilie l’orgueil du monde » (Annonce de la Pâque). En ce traditionnel Message du Carême, je souhaite cette année me pencher plus particulièrement sur la valeur et le sens du c. Le Carême en effet nous rappelle les quarante jours de jeûne vécus par le Seigneur dans le désert, avant le commencement de sa mission publique. Nous lisons dans l’Evangile : « Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le démon. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim » (Mt 4,1-2). Comme Moïse avant de recevoir les Tables de la Loi, (cf. Ex 34,28), comme Élie avant de rencontrer le Seigneur sur le mont Horeb (cf. 1 R 19,8), de même Jésus, en priant et en jeûnant, se prépare à sa mission, dont le début fut marqué par une dure confrontation avec le tentateur.

Nous pouvons nous demander quelle valeur et quel sens peuvent avoir pour nous, chrétiens, le fait de se priver de quelque chose qui serait bon en soi et utile pour notre subsistance. Les Saintes Écritures et toute la tradition chrétienne enseignent que le jeûne est d’un grand secours pour éviter le péché et tout ce qui conduit à lui. C’est pourquoi, dans l’histoire du salut, l’invitation à jeûner revient régulièrement. Déjà dans les premières pages de la Sainte Écriture, le Seigneur commande à l’homme de s’abstenir de manger du fruit défendu : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangera pas, car le jour où tu en mangeras, certainement tu mourras. » (Gn 2,16-17). En commentant l’injonction divine, saint Basile observe que « le jeûne a été prescrit dans le paradis terrestre », et « ce premier précepte été donné à Adam ». Il conclut ainsi : « Cette défense – 'tu ne mangeras pas' – est une loi de jeûne et d’abstinence » (cf. Homélie sur le jeûne : PG 31, 163, 98). Parce que tous nous sommes appesantis par le péché et ses conséquences, le jeûne nous est offert comme un moyen pour renouer notre amitié avec le Seigneur. C’est ce que fit Esdras avant le voyage du retour de l’exil en Terre promise, quand il invita le peuple réuni à jeûner « pour s’humilier – dit-il – devant notre Dieu » (8,21). Le Tout Puissant écouta leur prière et les assura de sa faveur et de sa protection. Les habitants de Ninive en firent autant quand, sensibles à l’appel de Jonas à la repentance, ils proclamèrent, comme témoignage de leur sincérité, un jeûne en disant: « Qui sait si Dieu ne se ravisera pas et ne se repentira pas, s’il ne reviendra pas de l’ardeur de sa colère, en sorte que nous ne périssions point ? » (3,9). Là encore, Dieu vit leurs œuvres et les épargna.

Dans le Nouveau Testament, Jésus met en lumière la raison profonde du jeûne en stigmatisant l’attitude des pharisiens qui observaient avec scrupule les prescriptions imposées par la loi, alors que leurs cœurs étaient loin de Dieu. Le vrai jeûne, redit encore en d’autre lieux le divin Maître, consiste plutôt à faire la volonté du Père céleste, lequel « voit dans le secret et te récompensera » (Mt 6,18). Lui-même en donne l’exemple en répondant à Satan, au terme des quarante jours passés dans le désert : « Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4). Le vrai jeûne a donc pour but de manger « la vraie nourriture », qui consiste à faire la volonté du Père (cf. Jn 4,34). Si donc Adam désobéit à l’ordre du Seigneur « de ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », le croyant entend par le jeûne se soumettre à Dieu avec humilité, en se confiant à sa bonté et à sa miséricorde. La pratique du jeûne est très présente dans la première communauté chrétienne (cf. Act 13,3; 14,22; 27,21; 2 Cor 6,5). Les Pères de l’Église aussi parlent de la force du jeûne, capable de mettre un frein au péché, de réprimer les désirs du « vieil homme », et d’ouvrir dans le cœur du croyant le chemin vers Dieu. Le jeûne est en outre une pratique récurrente des saints, qui le recommandent. Saint Pierre Chrysologue écrit : « Le jeûne est l’âme de la prière, la miséricorde est la vie du jeûne. Donc, celui qui prie doit jeûner ; celui qui jeûne doit avoir pitié ; qu’il écoute l’homme qui demande, et qui en demandant souhaite être écouté ; il se fait entendre de Dieu, celui qui ne refuse pas d’entendre lorsqu’on le supplie » (Sermo 43: PL 52, 320. 332).

De nos jours, la pratique du jeûne semble avoir perdu un peu de sa valeur spirituelle et, dans une culture marquée par la recherche du bien-être matériel, elle a plutôt pris la valeur d’une pratique thérapeutique pour le soin du corps. Le jeûne est sans nul doute utile au bien-être physique, mais pour les croyants, il est en premier lieu une « thérapie » pour soigner tout ce qui les empêche de se conformer à la volonté de Dieu. Dans la Constitution apostolique Pænitemini de 1966, le Serviteur de Dieu Paul VI reconnaissait la nécessité de remettre le jeûne dans le contexte de l’appel de tout chrétien à « ne plus vivre pour soi-même, mais pour Celui qui l’a aimé et s’est donné pour lui, et… aussi à vivre pour ses frères » (cf. Ch. I). Ce Carême pourrait être l’occasion de reprendre les normes contenues dans cette Constitution apostolique, et de remettre en valeur la signification authentique et permanente de l’antique pratique pénitentielle, capable de nous aider à mortifier notre égoïsme et à ouvrir nos cœurs à l’amour de Dieu et du prochain, premier et suprême commandement de la Loi nouvelle et résumé de tout l’Évangile (cf. Mt 22,34-40).

La pratique fidèle du jeûne contribue en outre à l’unification de la personne humaine, corps et âme, en l’aidant à éviter le péché et à croître dans l’intimité du Seigneur. Saint Augustin qui connaissait bien ses inclinations négatives et les définissait comme « des nœuds tortueux et emmêlés » (Confessions, II, 10.18), écrivait dans son traité sur L’utilité du jeûne : « Je m’afflige certes un supplice, mais pour qu’Il me pardonne ; je me châtie de moi-même pour qu’Il m’aide, pour plaire à ses yeux, pour arriver à la délectation de sa douceur » (Sermon 400, 3, 3: PL 40, 708). Se priver de nourriture matérielle qui alimente le corps facilite la disposition intérieur à l’écoute du Christ et à se nourrir de sa parole de salut. Avec le jeûne et la prière, nous Lui permettons de venir rassasier une faim plus profonde que nous expérimentons au plus intime de nous : la faim et la soif de Dieu.

En même temps, le jeûne nous aide à prendre conscience de la situation dans laquelle vivent tant de nos frères. Dans sa Première Lettre, saint Jean met en garde : « Si quelqu’un possède des richesses de ce monde et, voyant son frère dans la nécessité, lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (3,17). Jeûner volontairement nous aide à suivre l’exemple du Bon Samaritain, qui se penche et va au secours du frère qui souffre (cf. Deus caritas est, 15). En choisissant librement de se priver de quelque chose pour aider les autres, nous montrons de manière concrète que le prochain en difficulté ne nous est pas étranger. C’est précisément pour maintenir vivante cette attitude d’accueil et d’attention à l’égard de nos frères que j’encourage les paroisses et toutes les communautés à intensifier pendant le Carême la pratique du jeûne personnel et communautaire, en cultivant aussi l’écoute de la Parole de Dieu, la prière et l’aumône. Ceci a été, dès le début, une caractéristique de la vie des communautés chrétiennes où se faisaient des collectes spéciales (cf. 2 Cor 8-9; Rm 15, 25-27), tandis que les fidèles étaient invités à donner aux pauvres ce qui, grâce au jeûne, avait été mis à part (cf. Didascalie Ap., V, 20,18). Même aujourd’hui, une telle pratique doit être redécouverte et encouragée, surtout pendant le temps liturgique du Carême.

Il ressort clairement de tout ce que je viens de dire, que le jeûne représente une pratique ascétique importante, une arme spirituelle pour lutter contre tous les attachements désordonnés. Se priver volontairement du plaisir de la nourriture et d’autres biens matériels, aide le disciple du Christ à contrôler les appétits de sa nature affaiblie par la faute originelle, et dont les effets négatifs investissent entièrement la personne humaine. Une hymne antique de la liturgie du Carême exhorte avec pertinence : « Utamur ergo parcius, / verbis, cibis et potibus, / somno, iocis et arctius / perstemus in custodia – Nous utilisons plus sobrement les paroles, les nourritures, les boissons, le sommeil et les jeux, et avec plus d’attention, nous demeurons vigilants ».

Chers frères et sœurs, à bien regarder, le jeûne a comme ultime finalité d’aider chacun d’entre nous, comme l’écrivait le Serviteur de Dieu Jean-Paul II, à faire un don total de soi à Dieu (cf. Veritatis splendor, 21). Que le Carême soit donc mis en valeur dans toutes les familles et dans toutes les communautés chrétiennes, pour éloigner de tout ce qui distrait l’esprit et intensifier ce qui nourrit l’âme en l’ouvrant à l’amour de Dieu et du prochain. Je pense en particulier à un plus grand engagement dans la prière, la lectio divina, le recours au Sacrement de la Réconciliation et dans la participation active à l’Eucharistie, par dessus tout à la Messe dominicale. Avec cette disposition intérieure, nous entrons dans le climat de pénitence propre au Carême. Que la Bienheureuse Vierge Marie, Causa nostrae laetitiae, nous accompagne et nous soutienne dans nos efforts pour libérer notre cœur de l’esclavage du péché et pour en faire toujours plus un « tabernacle vivant de Dieu ». En formulant ce souhait et en assurant de ma prière tous les croyants et chaque communauté ecclésiale afin que tous suivent avec profit l’itinéraire du Carême, j’accorde à tous et de tout cœur la Bénédiction Apostolique.

Du Vatican, le 11 décembre 2008

BENEDICTUS PP. XVI

mardi 3 février 2009

ESPOIR(S) ET ESPERANCE

ESPOIR(S) ET ESPERANCE

Par Père AKE Patrice Jean, Professeur Permanent à l’UCAO-UUA, pakejean@yahoo.fr

INTRODUCTION

A cette journée philosophique sur « La philosophie entre crise et espérance », nous avons choisi de traiter de la question « espoir(s) et espérance ». Ces deux notions ont, à l’origine une étymologie commune : espérer, du latin spērare (s prononcé en français d’après le latin). Le sens « attendre »(XVIe siècle) s’est développé dans l’Ouest(Normandie) et le Midi. Le latin spērare vient du verbe spero (avi, atum, āre) qui veut dire avoir bon espoir, attendre, s’attendre à, appréhender, ou encore de spes(spèī) qui signifie attente, attente d’une chose favorable, espérance et espoir. Spes, c’est l’espoir ou l’objet de l’espoir, l’attente, la perspective. Quant au verbe grec, έλπίζω, il signifie également, attendre, s’attendre à, parfois avec crainte, espérer. Il a donné un substantif έλπίς qui veut dire attente d’une chose, conjecture, présomption et prévision. D’autres termes sont des dérivés, comme έλπίσμα, l’objet d’espoir, έλπιστικος, qui laisse espérer, et έλιστος, qu’on peut espérer. Le verbe έλπομαι qui signifie s’attendre que, penser ou espérer, a un actif factif, έλμω, faire espérer. Ce verbe a un dérivé isolé, έλπωρη, espoir. De cet ensemble archaïque et appelé à disparaître, il faut détacher le substantif έλπις qui signifie attente ou espoir. Mais ces deux notions, quoiqu’ayant une origine semblable, se distinguent l’une de l’autre.

A la suite de Bernard Schumacher[1] nous faisons une distinction entre espoir et espérance. Si l’espoir est l’action d’espérer, ou bien le sentiment qui porte à espérer, ou encore la personne ou la chose en qui l’on espère, l’espérance est également l’attente d’un bien qu’on désire, l’objet de cette attente. Ces deux notions qui apparemment se ressemblent, semblent s’opposer quant à leur finalité, à leur objet propre, ainsi qu’à leur degré d’enracinement dans la personne, tout en ayant certains traits en commun. L’objet de l’espoir prend des formes différentes selon le temps, le lieu, les circonstances, le développement de la personne. Il se caractérise par la pluralité, la diversité, le changement constant, la contingence. Il est clairement déterminé, ce qui permet de le définir, de le compter et de le distinguer. Le langage courant, appuyé par l’expérience empirique et historique de personnes se trouvant dans une situation apparemment sans issue – condamné à mort, malade incurable, prisonnier - , ne donne pas à l’être humain qui a perdu tous ses espoirs – ces non réalisations de projections vers l’à-venir – le nom de désespéré au sens le plus fort du terme : cet homme continue à espérer d’une espérance fondamentale. L’objet – dont la forme exacte reste voilée, inconnue – de cette espérance est unique et toujours identique par essence, totalisant et final. La très grande majorité des philosophes de l’espérance contemporains l’identifie à l’accomplissement et l’apaisement plénier de la personne et/ou de la communauté. L’accomplissement personnel et l’accomplissement interpersonnel convergent dans le modèle ontologique de communion, d’intersubjectivité, alors qu’ils divergent dans celui du système, de la volonté-nature, du sujet-objet.

Après avoir clarifié la notion d’espoir dans notre première partie, puis celle d’espérance dans une seconde, nous nous apercevrons très vite que ces deux notions ne sont pas aussi différentes que nous le pensions. Cependant en observant leur objet, nous voyons que l’espoir porte sur des objets spécifiquement humains, tandis que l’espérance vise des objets plus divins. Même là encore, autant l’espoir peut porter sur des objets divins, autant l’espérance aussi peut porter sur des objets humains. Toutefois, il me semble qu’entre les objets humains et divins, il y a un approfondissement du sens religieux, dans l’espoir comme dans l’espérance. Ne pourrait-on pas prendre le critère de l’intéressement ou celui du désintéressement pour établir une distinction entre espoir et espérance ? Dans ce cas les notions d’espoir et d’espérance ne sont-elles pas antinomiques ? Ici aussi, dans l’espérance comme dans l’espoir, Dieu peut être considéré comme un Maître dont nous attendons un salaire. Il y a encore intéressement des deux côtés. Finalement existe-t-il un espoir pur, une espérance pure ? N’est-ce pas dans cette attitude d’enfant que nous mettrons dans notre espoir et notre espérance, que l’espoir peut progresser pour devenir espérance ?

1. DEFINITION DE LA NOTION D’ESPOIR

L’espoir est un mouvement intentionnel qui présuppose un acte de connaissance par les sens, l’estimation intellectuelle ou l’intelligence, d’un bien qui affecte le sujet et qui est ardu, c’est-à-dire qui dépasse l’exercice facile, le déroulement naturel, et réclame du sujet un effort particulier, voire exceptionnel. Il est en outre toujours accompagné d’un minimum de certitude et d’assurance, ainsi que de confiance dans la possibilité réelle d’atteindre son objet. On n’espère pas quelque chose qu’on est par avance absolument sûr de ne pas pouvoir posséder. Toutefois l’espoir implique un certain saut dans le vide, étant donné qu’on ne sait pas avec une certitude totale.

Cette incertitude est due à divers facteurs extérieurs et intrinsèques au sujet et dont la racine ultime est l’incertitude ontologique et la liberté humaine. La certitude de l’espoir s’appuie soit sur une confiance originelle des facultés humaines naturelles, celles-ci semblant aptes à atteindre par leur mouvement naturel, le bien vers lequel le sujet est tendu ; soit sur un certain calcul des probabilités plus ou moins fiable du futur contingent, et qui peut aussi être réglé par la vertu de prudence. La certitude de l’espoir s’enracine dans la tension naturelle de la volonté humaine vers la possession du souverain bien – comprise de diverses manières - , ainsi que dans une métaphysique de l’être et du bien, c’est-à-dire dans un acquiescement à la totalité de la réalité, dans une confiance originelle en l’être et où l’amour, le don et la fidélité jouent un rôle primordial.

L’espoir, en outre, présuppose un désir dont l’actualisation et la possession de l’objet sont possibles et réalistes, contrairement à celui qui est impossible et illusoire. Il est aussi accompagné d’attente qui est toujours orientée vers une possibilité qui doit ou qui devrait se concrétiser dans un futur plus ou moins proche et qui peut être bonne, mauvaise ou indifférente. Selon la valeur de l’espoir, diverses émotions viennent s’y greffer, comme la joie, la peur ou l’angoisse. L’espoir peut aussi, en revanche être toujours orienté vers un bien, vers quelque chose d’agréable, de réjouissant, se distinguant aussi de la crainte qui est une représentation d’un mal futur, destructif ou affligeant et qui constitue toutefois aussi un de ses éléments.

L’espoir implique, en outre, un minimum d’amour, compris comme un amour de convoitise ou d’amitié ; ce dernier se fonde, avec les notions de don, de confiance, d’ouverture, de réceptivité et de fidélité, une relation interpersonnelle entre un je et un tu qui se synthétisent dans un nous. En ce sens, l’espoir devient espérance quand il se collectivise. Ainsi, la formule de Gabriel Marcel trouve tout son sens quand il écrit : « J’espère en toi pour nous »[2].

Il existe plusieurs espoirs et c’est pourquoi notre intitulé porte la marque du pluriel : la confiance en des objets contingents et des événements en l’humanité en marche vers la patrie, ou encore en soi-même, en autrui – sur la base intersubjective, d’une métaphysique du don et de l’amour, ou de la confiance première qui s’inscrit dans les profondeurs de la personne et qui est indispensable à l’existence, joue le rôle d’un ressort dynamique de l’espoir sans en constituer l’essence. La confiance, qui implique un certain risque, s’exprime par un saut audacieux dans le vide, par une attitude de croyance, élément accompagnant l’espoir humain pour ce qui est de la possibilité réelle d’atteindre dans le futur le bien vers lequel le sujet est tendu – qui s’abandonne au cours des choses ou des événements, ou aux mains de celui qui a la possibilité d’actualiser le bien ardu et possible espéré. L’espoir peut aussi avoir un côté métaphysique, irrationnel. Il devient alors abandon confiant absolu qui ne pose aucune condition, aucune limite, et qui s’appuie sur une ontologie de l’interpersonnalité.

Pour des auteurs de la période archaïque comme Homère, Hésiode, Théognis et Pindare, l’espoir est une attente de l’à-venir qui s’appuie sur une estimation rationnelle, cette connaissance du futur n’est pas absolument certaine et fiable et reste de l’ordre de l’opinion. Les auteurs grecs postérieurs, entre autres Euripide et Thucydide, rejettent cette conception et définissent l’espoir, l’attente, comme un désir ou un souhait, en relation avec la confiance. Les Pères et les scolastiques l’abordent plutôt sous l’angle de la vertu théologale, bien qu’un courant de pensée s’y oppose en s’appuyant sur la question disputée de savoir s’il est possible de convoiter Dieu légitimement.

René Sève, dans sa définition philosophique de l’espoir privilégie la dimension morale[3]. Le premier auteur qu’il cite est Hobbes, chez qui l’espoir est « l’appétit joint à l’opinion qu’on atteindra son objet[4] ». Ensuite il aborde la vision thomiste[5] de l’espoir, qui, quant à elle, tient en quatre éléments : premièrement, son objet est un bien qui est différent de la crainte, et ce bien doit être en quelque manière, personnel et différent avec le souhait désintéressé. Deuxièmement, ce bien est futur, se différencie de la joie, mais en un double sens : soit le bien est réellement à venir, soit il ne nous est pas encore connu. C’est dans ce second sens que peut être comprise l’expression « j’espère qu’il est bien arrivé ». Troisièmement, l’obtention de ce bien suppose un effort, on n’espère pas acquérir ce qui nous coûtera rien ou peu ; l’espoir n’est pas la simple anticipation d’une satisfaction, mais la mise en branle de l’activité ou de la force : il est une passion de l’irascible non du concupiscible[6]. Toutefois, cette impulsion peut n’avoir comme objet que de lutter contre le découragement, quand le bien espéré ne dépend pas de nous. Finalement, un quatrième élément montre que l’obtention du bien est jugé possible (à la différence du désespoir), mais cette confiance n’est pas pour autant la sécurité et l’assurance, procurées par la certitude. En bref, l’espoir est une tension de l’âme, provenant d’un désir et d’un jugement de probabilité, de même que l’espérance, vertu théologale, est issue de la charité et de la foi.

Indépendamment des débats théologiques sur l’espérance, la réflexion philosophique a envisagé concomitamment la valeur de l’espoir, simple affection, et ses liens avec la crainte. Il semble, en effet, d’après Spinoza, qu’  « il n’y a pas d’Espoir sans Crainte, ni de Crainte sans Espoir[7] ». Puisque la probabilité d’obtention du bien n’est ni parfaite, ni nulle, l’esprit ne peut qu’osciller, au gré des circonstances, entre l’espoir d’obtenir et la crainte de perdre. Plus profondément, ces affections, ajoute Spinoza, « ne peuvent être bonnes par elles-mêmes[8] ». Elles manifestent la servitude de l’homme par rapport au temps et aux biens qui en dépendent.

Seul est libre, pense-t-on, celui qui n’a ni espoir, ni crainte. En dépit de leur solidarité essentielle, il est faux de croire que l’individu peut être libéré de la crainte, et vivre seulement d’espoir. En effet celui qui cesse de craindre, cesse aussi d’espérer. Le sage n’espère plus rien. Mais on peut aussi faire des observations contraires : d’abord, dans certains cas, un bien, même improbable, peut être espéré sans que sa non-obtention soit crainte. On peut citer comme exemple, celui qui gagne un lot de loterie. Ensuite, un espoir suffisamment fondé élimine la crainte. Enfin l’espoir n’est pas strictement proportionnel au jugement de probabilité et sa stabilité n’exige pas nécessairement une probabilité forte, mais l’espoir dépend aussi du désir : la désirabilité de l’objet affermit par soi l’espoir. En conclusion, la probabilité du bien espéré est souvent fonction de l’action future de l’agent que précisément l’espoir stimule : c’est le cas de l’espérance du salut. La valeur de l’espoir dépend aussi de son objet. S’il faut éviter le cycle des faux espoirs et des vaines frayeurs, le souci du futur, l’espoir semble réconcilié avec la sagesse, s’il vise l’éternel ou le supratemporel. N’est-ce pas cette attente du bonheur et en même temps que l’appréhension du malheur que l’on retrouve à la fois dans l’espoir mais aussi dans l’espérance ?

2. DEFINITION DE LA NOTION D’ESPERANCE

Sur le plan strictement philosophique on retrouve une analyse de l’espérance chez Kant – pour qui elle constitue l’une des quatre questions principales auxquelles le philosophe doit répondre – et chez Hume, Mill et Kierkegaard. Descartes, Hobbes, Leibniz lui accordent peu d’attention. S’écartant d’une analyse de l’espérance humaine centrée sur une personne, certains philosophes modernes l’approchent plutôt sous l’angle du principe moteur de la perfectibilité illimitée de l’homme, du dynamisme eschatologique et historique de l’humanité en marche vers un état de perfection immanent à la temporalité.

La notion d’espérance fut mise en question par la montée du nihilisme exprimée par Nietzsche et Schopenhauer, ainsi que Kafka, Cioran, Camus, Sartre, et aussi par des événements : Verdun, Auschwitz et Hiroshima. Comme l’exprime si excellemment Anders, l’homme de l’ère nucléaire est devenu pour la première fois de son histoire, « le maître de l’apocalypse[9] », se trouvant constamment sous l’épée de Damoclès d’un suicide collectif qui réduirait à néant le principe d’une espérance historique tendant vers l’instauration de la Heimat[10]. Il est également menacé depuis Auschwitz par la réduction de la personne à une chose[11], à une masse que l’on peut utiliser et transformer à son gré. L’espérance humaine a été, en outre, traitée comme une belle idée sans réalité concrète, une folie, une consolation, voire le pire des maux[12], un cadeau empoisonné que les dieux auraient infligé à l’homme.[13] Dans un tel contexte historique, une réaction en vue d’analyser philosophiquement la notion d’espérance humaine personne et historique d’un point de vue phénoménologique, anthropologique, métaphysique, éthique, politique, est née dès les années 1930 et 1940 dans les milieux germanophones et francophones, puis en discussion avec l’existentialisme, pour retrouver une nouvelle vigueur dès les années 1960 et 1970 sous l’impulsion du célèbre ouvrage de six cents pages de Bloch, Le Principe Espérance, puis 1980, 1990 dans le monde anglo-américain. L’analyse philosophique de l’espérance humaine qui est constitutive de l’homme en route n’a ainsi pas été « aussi inexplorée que l’Antarctique » comme le soutient Bloch[14], mais elle a toujours constitué un sujet de réflexion au cours de l’histoire de la pensée, bien qu’on l’ait traitée d’ordinaire en passant.

Sur un plan plus spirituel, l’’espérance, du grec έλπις, n’est pas l’une des tares que le feu des purifications doit brûler. Elle constitue, pense Jean Hervé Nicolas[15], l’un des éléments nécessaires de la perfection à ses degrés les plus divers. Pour cet auteur, la Bible est le livre de l’espérance(en hébreu tiqwâh) du peuple de la promesse qui est Israël. En effet, toute l’histoire israélite est tendue vers la réalisation de cette grande promesse, dont il est le premier objet, pour en être ensuite le dépositaire, le bénéficiaire et l’instrument de sa réalisation. Cela est l’attitude de celui qui espère, même si, pense Hervé Nicolas, « les mots qui l’expriment ne sont pas ceux qui désignent l’espérance »[16]. Israël, en effet, est convaincu de la réalisation de la promesse, mais cela n’empêche pas nullement que son attente ait été une espérance.

Pour le cas d’Abraham, par exemple, notre commentateur pense que son espérance dépend de sa foi en la promesse, et cette foi, s’il s’agit d’une promesse divine, exclut tout doute. A une telle foi, l’espérance est assez intimement liée pour pouvoir être comprise en elle, et pourtant, espérer, s’ajoute à croire.

L’espérance juive est essentiellement messianique et porte sur les biens temporels : l’avenir glorieux de la nation, la délivrance des maux menaçants, la paix et la prospérité. Israël espère en Dieu et attend de lui tous les biens, parce qu’il se sait, aimé de Dieu et dans la mesure où lui-même aime Dieu ou revient à lui. Cette espérance est également collective, mais les biens qu’on espère, les maux que l’on craint et dont on souhaite la délivrance, sont ressentis par les personnes. Aussi, l’espérance s’individualise-t-elle et ce sont les innombrables cris de confiance en Yahvé qui remplissent les Psaumes. Là encore, il faut noter un approfondissement du sens religieux, l’espérance se portant d’abord sur le bonheur terrestre, puis vise un bien plus intime : être avec Dieu, pour déboucher enfin sur l’idée d’une rétribution au-delà de cette terre.

L’espérance anime toute l’existence israélite. L’israélite avait pleinement conscience de la valeur prophétique de tout ce qui lui arrivait, mais il était tendu vers un avenir où se réaliserait la promesse de Dieu, laquelle était, pour le peuple et pour chacun de ses membres fidèles, une promesse de salut. Nulle part on ne voit que l’amour des plus grands et des plus religieux israélites, ait été gêné par la perspective d’une récompense.

L’espérance chrétienne, en revanche, est une nouveauté par rapport à l’espérance juive qu’elle continue. Elle est en fait une vertu parmi les trois principales. Dans le langage chrétien aussi, espérer, c’est se confier en Dieu, et celui qui se confie en lui, n’éprouvera pas de confusion au jour du jugement, et son espoir ne sera pas déçu. L’espérance est alors une certitude et ne déçoit pas. Elle est une affirmation réitérée de la fidélité de Dieu. Elle accomplit alors et réalise la promesse juive.

Elle est une espérance meilleure que la précédente en ce sens que Celui vers qui se portait l’attente confiante et impatiente d’Israël, le Messie, est déjà venu. Le salut devient ici objet d’espérance, et celle-ci est déjà venue en la personne du Christ. On a ici une espérance réalisée. Autrement dit, cette espérance n’est pas pour l’autre monde. Elle a une importance dans la vie chrétienne. Connexe à la foi, elle suppose qu’on a cru d’abord en la promesse. Mais l’espérance chrétienne commence dans ce monde ici-bas, même si elle est pour l’autre monde.

La patience et la constance dans les épreuves et les tribulations sont liées à l’espérance. Si l’espérance est pleinement assurée, elle n’exclut pas la crainte. L’espérance chrétienne est également pour toute l’existence ; elle est prescrite pour toute la vie et trouve son énergie dans l’amour qui l’anime et la suscite. En ce sens, l’intention est un acte d’espérance.

Le rôle de l’espérance dans la vie chrétienne apparaît indispensable. Espérer, c’est vouloir la fin dernière. Si l’acte d’espérer fait l’objet d’un précepte divin, c’est parce qu’il est, avec la foi, la démarche initiale de l’homme vers Dieu, celle qui inaugure nécessairement l’accomplissement de tous les préceptes moraux ordonnés à la vie éternelle, celle dont dépend la charité, principe et consommation de tout progrès moral. L’homme doit espérer, parce qu’il doit aller à Dieu par ses propres actes. A ce stade de notre réflexion, il nous semble les notions d’espoir et d’espérance ont beaucoup de points communs, mais leur différence n’apparaît-elle pas nettement dans les différents éléments qui composent leurs objets ?

3. LES OBJETS DE L’ESPOIR ET DE L’ESPERANCE

L’espoir est une passion. Nous parlons alors de passion-espoir, tandis que l’espérance est une vertu théologale. L’espoir humain est centré sur une personne et est le principe moteur de la perfectibilité illimitée de l’homme, du dynamisme eschatologique et historique de l’humanité en marche vers un état de perfection immanent à la temporalité. L’espérance, quant à elle est composée de divers éléments qui peuvent aisément être identifiés. Ce sera d’abord la béatitude surnaturelle, le Bien divin en tant que communiqué à l’homme, puisqu’elle est la fin dernière dont l’espérance est le vouloir. Non pas n’importe quel vouloir, mais celui de la foi à atteindre, ce qui suppose qu’elle n’est pas encore obtenue, qu’elle est à venir. Quant à l’espoir humain, nous distinguons à la suite de Schumacher[17]deux sortes de passion-espoir seule. La première est celle dont l’homme est capable d’atteindre l’objet par ses propres moyens : l’espoir pur ; la seconde, celle dont il ne peut atteindre l’objet qu’en ayant recours à autrui : l’espoir impur, c’est-à-dire comportant une certaine attente, tension appétitive qui présuppose une certaine connaissance cognitive.

Le vouloir du point de vue de l’espérance est un vouloir efficace, c’est-à-dire portant, en même temps que sur la fin, sur les moyens par lesquels elle est accessible. Or, elle accessible à l’homme que par le secours de Dieu et non par une aide qui faciliterait seulement ses efforts et qui se situerait comme un moyen parmi d’autres ; il s’agit d’un pur don, en dehors duquel tous les efforts sont dérisoires : si le Bien ne se communique pas lui-même, il demeure inaccessible à la créature qui lui est totalement disproportionnée. Cela exclut-il, avec les efforts humains, le vouloir-même de cette fin qui est hors de notre portée ? Nullement, car elle est vraiment pour l’homme une fin, c’est-à-dire un bien en raison de quoi il agit, dont ses actes le rapprochent et qu’un acte lui fera atteindre vitalement.

La passion-espoir peut, quant à elle, être accompagnée des vertus morales de magnanimité et d’humilité qui la font participer à la valeur morale – à la raison, la réglant quant à son agir moral, la corrigeant de possibles déviations. On peut parler ici d’expectations rationnelles et calculables, qui peuvent être mises en relations avec la vertu intellectuelle et morale de prudence et auxquelles vient se greffer de manière intime, sans cependant faire partie de sa nature, la passion-espoir.

L’espérance apparaît divisée entre deux objets, et à travers eux, entre deux tendances, dont on hésite à dire laquelle est prévalente : la béatitude d’une part, et la tendance correspondante qui est le désir du bien divin ; le secours divin d’autre part, et la tendance correspondante qui est la confiance. Ces deux aspects sont trop intimement liés pour qu’on puisse les séparer, et il est impossible que leur combinaison ne constitue pas un objet original, auquel réponde un acte également original : la béatitude surnaturelle est voulue par l’acte d’espérance. Or, elle n’est et ne peut être voulue que comme donnée par Dieu, sous la forme de la grâce qui la fera mériter, puis du fruit de ces mérites. Ainsi la béatitude est objet de l’espérance, mais formellement en tant que don de Dieu, alors que, en elle-même, elle est objet du désir. Quant à l’espoir, elle a une philosophie qui se place sous le signe d’une herméneutique du temps et qui constitue « le fond original de l’existentialité du Dasein[18] », et qui fonde une ontologie du devenir et du changement, mais se caractérise par une continuelle tension dynamique vers un « au-delà de soi[19] », un processus ouvert d’inachèvement, d’infinies possibilités qui ne sont pas encore réalisées et dont la catégorie du possible constitue le pivot. L’espoir, cette projection passionnelle et cognitive, libre ou déterminée, vers un à-venir potentiel, ne peut exister et s’épanouir que là où son support est ontologiquement constitué par un ne-pas-encore-être – qui est cependant compris de manière distincte selon les auteurs.

Finalement, nous retiendrons que l’espérance est une vertu théologale, ayant Dieu pour objet de deux manières : le bien divin fait la béatitude de l’homme, et c’est Dieu qui le donne. A quel titre est-elle théologale ? Si Dieu est la béatitude de l’homme, c’est en tant que possédé par l’homme, et donc participé, si parfaite que soit cette participation dans la vision béatifique. Au contraire, c’est tel qu’il est en lui-même qu’il est pour l’homme, source de sa béatitude. L’espoir, en revanche est inséré dans une dialectique entre le passé et l’avenir, le statique-dynamique, entre d’une part, un être-minimum, un posséder-un-minimum, un ne-pas-encore-être- qui, plus que du ne-pas-être, et d’autre par une tension déterminée-indéterminée vers un être-pleinement, un posséder-pleinement.

CONCLUSION

L’espoir peut-il devenir espérance ? Accompagné des vertus morales de magnanimité et d’humilité, l’espoir peut-il être qualifié d’espérance, de vertu ? La vertu d’espérance est-elle une vertu morale acquise ou est-elle de l’ordre du don ? Nous sommes d’accord avec la tradition thomiste qui soutient qu’il ne peut garantir de vertu au niveau de l’espoir : l’unique façon de parler d’une vertu théologale est de lui accorder le statut de vertu théologale, c’est-à-dire d’une vertu qui se caractérise par un don gratuit et dont l’actualisation de l’objet fait aussi l’objet d’un don échappant à toute praxis. A la suite de Bloch, nous pensons que l’espoir est constitutive du Dasein, et forme la structure fondamentale de l’âme humaine, et n’est pas à réduire ou à identifier à la vertu théologale de l’espérance. Nous pensons donc que l’espoir est la préforme naturelle de l’espérance comprise comme vertu chrétienne.

Les espoirs sont multiples et bruyants, mais l’espérance chrétienne, comme le souligne Gabriel Marcel, les soutient. Cette espérance chrétienne est le principe moteur du Dasein, « l’étoffe même dont notre vie est faite[20] » Il y a entre espoir et espérance, une limite existentielle où il y a une réelle possibilité de sombrer dans le désespoir.

Mais l’espoir humain, si haut que soit son objet, ne saurait se confondre avec l’espérance. Toutefois, il ne doit pas en être séparé. Leur objet est distinct. L’objet matériel est, dans un cas, la béatitude éternelle, ultra-terrestre, transitoire. Leur objet formel surtout est différent. C’est le recours de Dieu qui rend possible, et donc capable d’être voulue, la béatitude ; celle-ci est espérée comme la communication que Dieu veut nous faire de son propre bonheur ; Or, nous n’avons aucune promesse, et partout aucune certitude, d’un secours divin qui s’étendrait aussi à l’accomplissement du bonheur terrestre. Bien plus, à considérer les choses dans les pures perspectives de la grâce, c’est par la croix que le chrétien se sait sauvé, c’est en portant sa croix et en mourant avec le Christ qu’il marche vers l’objet de son espérance. L’espoir d’un bonheur terrestre, individuel et collectif, n’est pas exclu pour autant. L’espoir n’est pas étranger à l’espérance. Quant à l’espérance, vertu théologale, elle est plus qu’humaine ; elle hausse le cœur de l’homme à un objet transcendant, auquel il ne peut s’adapter qu’au prix d’une longue ascension. Elle opère en lui une unification douloureuse, parce qu’il n’est pas seulement étroit par nature, mais rétréci et faussé par le péché.

BIBLIOGRAPHIE

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· SCHUMACHER(Bernard).- « Espérance » in Dictionnaire d’Ethique et de Morale (Paris, PUF 1996).

· SEVE(René).- « Espoir » dans Dictionnaire des Notions Philosophiques II, Tome 1, (Paris, PUF 1990).

· SPINOZA(Baruch).- Ethique (Paris, Gallimard 1934)

· ST THOMAS.- Somme Théologique


[1] SCHUMACHER(Bernard).- « Espérance » in Dictionnaire d’Ethique et de Morale (Paris, PUF 1996), p. 525.

[2] MARCEL(Gabriel).- Homo Viator. Prolégomènes à une métaphysique de l’espérance. (Paris, Aubier 1944), p. 81

[3] SEVE(René).- « Espoir » dans Dictionnaire des Notions Philosophiques II, Tome 1, (Paris, PUF 1990), p. 848

[4] HOBBES.- Léviathan c.6

[5] ST THOMAS.- Somme Théologique Ia, 2ae, 40, 1

[6] ST THOMAS.- Somme Théologique Ia, 2ae, 40, 1

[7] SPINOZA(Baruch).- Ethique, III, Def. Aff., § 12-13 et expl.

[8] SPINOZA(Baruch).- Ethique, IV, 49

[9] ANDERS(G.).- Die Antiquierheit des Menschen, t. I, (Munich, Beck, 1956, 2è édition, 1992), p. 239

[10] BLOCH(Ernst).- Le Principe Espérance, 1976, t. III, p. 560.

[11] ADORNO(T.W.).- Dialectique Négative, (Paris, Payot, 1992), p. 290.

[12] NIETZSCHE(F.).- Humain, trop humain, in Œuvres, t. I (Paris, Laffont, 1993), § 71

[13] L’Espérance, divinité allégorique, était particulièrement révérée des Romains. Ils lui élevèrent plusieurs temples. Elle était, selon les poètes, sœur du Sommeil qui suspend nos peines, et de la Mort qui les finit. Pindare l’appelle la nourrice des vieillards. On la représente sous les traits d’une jeune nymphe, l’air empreint d’une grande sérénite, souriant avec grâce, couronnée de fleurs naissantes, et tenant à la main un bouquet de ces mêmes fleurs. Elle a pour emblème la couleur verte, la fraiche et abondante verdure étant un présage d’une belle récolte de grains. Les modernes lui ont donné pour attribut une ancre de navire : ce symbole ne se trouve sur aucun monument ancien. COMMELIN.- Mythologie grecque et romaine (Paris, Garnier 1960), p. 441.

[14] BLOCH(Ernst).- Le Principe Espérance, 1976, t. I, p. 13.

[15] NICOLAS(Jean Hervé).- « Espérance » in Dictionnaire de Spiritualité, tome IV, (Paris, Beauchesne, 1961), p. 1208

[16] NICOLAS(Jean Hervé).- « Espérance » in Dictionnaire de Spiritualité, tome IV, (Paris, Beauchesne, 1961), p. 1208

[17] SCHUMACHER(Bernard).- « Espérance » in Dictionnaire d’Ethique et de Morale (Paris, PUF 1996), p. 525.

[18] HEIDEGGER(Martin).- Etre et Temps (Paris, Gallimard, 1986), p. 287.

[19] HEIDEGGER(Martin).- Etre et Temps (Paris, Gallimard, 1986), p. 241.

[20] MARCEL(Gabriel).- Etre et Avoir. (Paris, Aubier 1935), p. 117

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